SEMAINE 2 LE NON-JUGEMENT JOUR 8 « Et si j'avais grandi dans les mêmes conditions?»> Le bon juge condamne le crime sans haïr le criminel. Sénèque : Un petit rappel pour commencer ce huitième jour vous entamez la deuxième semaine de ce programme, ce qui veut dire que vous allez recommencer, à compter d'aujourd'hui, à noter systématiquement tous les jugements qui vous échapperaient, sur des feuilles de papier que vous conserverez jusqu'à «< dimanche » prochain, c'est-à-dire jusqu'au Jour 14 (je prendrai soin de vous le rappeler régulièrement au cours des jours à venir). En 1990, Jean-Jacques Goldman sortait avec Carole Fredericks et Michael Jones ce qui allait devenir l'un de ses trois meilleurs titres à ce jour, Né en 17 à Leidenstadt. Dans cette chanson, les trois interprètes se demandent si, en ayant vécu à la même époque et dans les mêmes conditions, ils auraient agi autrement que les Allemands sous le régime nazi, qu'un Irlandais du Nord durant la guerre civile, ou encore que les Blancs fortunés pendant l'apartheid en Afrique du Sud. Comme dit le texte de la chanson « Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens, Si j'avais été allemand ? » À l'époque, j'ai trouvé dans cette chanson un écho aux questions que je me suis posées très tôt avec insistance: si j'étais né en Inde, chez les Esquimaux ou en Argentine, est-ce que j'aurais eu la même identité fondamentale? Est-ce que mes opinions, mes idées ou mes jugements actuels sont vraiment les miens, ou ne sont-ils que ceux de l'environnement familial, social, culturel, économique, religieux et/ou politique dans lequel j'ai grandi, et que j'ai simplement absorbés en moi par osmose ? Autrement dit, suis-je juste le produit de mon environnement… ou ai-je la liberté de me déterminer moi-même ? La réponse que j'ai élaborée au fil des ans, c'est que la liberté de déterminer ses pensées, ses choix et ses actes est quelque chose qui se conquiert progressivement. Elle ne nous est pas donnée à la naissance. Au départ, nous sommes très influencés par le milieu où nous naissons (et par l'époque à laquelle nous voyons le jour). Nous en absorbons forcément les idées, les valeurs et les croyances. Devenir un individu à part entière, avec ses réflexions conscientes, avec ses opinions, ses choix éclairés, ses décisions longuement mûries, prend du temps et nécessite des efforts assidus. Pour ma part, je suis né à Genève, au tout début des années soixante, d'un père protestant et d'une mère catholique, dans cette cité helvétique pétrie de valeurs calvinistes, qui était et reste un fief de la banque et de la finance mondiales, et qui - à l'époque - était aussi l'un des hauts lieux de dialogue et négociation entre pays en conflit. Ces caractéristiques (et bien d'autres) ont nécessairement influencé ma vision du monde et mes choix durant mes jeunes années, jusqu'à ce que je les conscientise et que j'opère un tri conscient entre ce que je voulais garder de mon éducation et ce qui ne me correspondait pas, et que j'ai préféré remplacer par d'autres valeurs, d'autres opinions, d'autres choix. Quand je vois le temps qu'il m'a fallu pour devenir conscient de ces influences, pour me libérer de certaines d'entre elles et pour me forger progressivement mes propres opinions, j'en tire la conclusion que les jugements que nous portons hâtivement contre telle ou telle personne manquent bien souvent leur véritable cible : ⚫ La personne que je juge est-elle vraiment 100% libre de ses choix, de ses pensées, de ses actes ? ⚫ A-t-elle seulement eu la possibilité de conquérir petit à petit cette liberté-là ? ⚫ Ou est-ce qu'à travers elle, je ne suis pas en train de juger toute une époque, tout un contexte social, tout un environnement politique ou économique, dont elle reste encore profondément pétrie ? ⚫ Et moi, aurais-je fait mieux qu'elle, à sa place? Si j'étais né dans ces conditions-là, à cette époque-là, si j'avais reçu cette éducation-là, si j'avais subi ces conditionnements-là, aurais-je pensé, choisi ou agi autrement qu'elle ? Ces questions et ces réflexions m'ont souvent aidé à changer de point de vue. À changer de centre de gravité, même. Au lieu de me fixer sur telle personne, je m'efforce de prendre en compte le contexte plus large dans lequel s'inscrivent ses choix et ses actes. Au lieu de juger tel individu à l'emporte-pièce, comme s'il existait tout seul, indépendamment de tout milieu naturel et social, 100% libre et autodéterminé, je le resitue dans l'environnement global qui est le sien, dont les caractéristiques l'ont profondément influencé, voire façonné. Je m'interroge alors sur la part de responsabilité individuelle qui est bel et bien la sienne, et sur celle, collective, qui revient au milieu qui l'a façonné. L'un des messages fondamentaux des Misérables (de ce géant de Hugo) est justement qu'il ne faut pas se cristalliser aveuglément sur telle personne sans prendre en compte le contexte, la société où elle a vu le jour et s'est développée. « Cette âme est pleine d'ombre, le péché s'y commet.

Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais celui qui y a fait l'ombre », écrit-il par exemple. Autrement dit, n'en restons pas au niveau symptomatique agissons aussi et surtout sur les causes profondes. Ne regardons pas seulement l'individu qui vole un pain: voyons aussi le milieu d'où il est sorti.

C'est ce que disait aussi à sa manière Yehoshaphat Harkabi, ancien chef des renseignements militaires israéliens: « Détruire les moustiques ne sert à rien : il faut assécher les marécages. Quand les marécages disparaissent, il n'y a plus de moustiques. Offrir aux Palestiniens une issue honorable respectant leur droit à l'autodétermination, telle est la solution au problème du terrorisme. »

Ce que veulent dire aussi bien Hugo que Harkabi, c'est que quand nous jugeons quelqu'un, nous oublions souvent tout cet arrière-plan sur lequel se dessinent ses actes. C'est comme si d'un arbre nous ne voyions que le tronc, au mépris de toutes les racines dont il est le prolongement. Cette vision exagérément individualiste est incomplète, erronée et injuste. Alors, pourquoi ne pas élargir notre point de vue ? Et si, plutôt que de stigmatiser une personne, nous développions une vision d'ensemble, avant de chercher comment contribuer à transformer le milieu dont elle est issue et qui l'a façonnée, comme l'a fait Victor Hugo sa vie durant?

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  • Dernière modification : 2025/12/31 19:28
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