les sens
NiDeL'ÉDUCATION DES SENS. I. - Education des sens en général. Les sens sont perfectibles et éducabies. Leur première éducation dans la famille. — Les Leçons de choses. IL-Education du toucher.- La peau.- Importance de la propreté. Résistance aux milieux et aux influences ambiantes, au froid et au chaud. -L'endurance s'acquiert par l'éducation. - Gomment il faut se vêtir. Education de la main. III. Education de la vue. L'œil s'éduque par l'exercice del'accomodation.- Comment on enseigne aux enfants les couleurs, les formes. Comment on leur enseigne à apprécier les distances. - Gomment on rééduque l'œil dans les cas de nyctalopie, d'héméralopie, de daltonisme. IV. Education de l'ouïe. - Comment on apprend à apprécier l'intensité des sons, leur direction, leur distance. - Education de la voix et de la parole. Comment on apprend à l'enfant à articuler.- Comment on pourrait lui apprendre à articuler les consonnes spéciales aux langues étrangères. Préparation cà l'étude de ces langues. Facilité avec Les laquelle les enfants apprennent les langues étrangères.- Comment on pourrait les leur apprendre à l'école maternelle ou dans la famille. langues apprises par l'oreille. - Comment on rééduque l'oreille. — Comment on guérit les troubles du langage. V. Education de l'odorat. Les odorats obtus et les odorats délicats. - Comment on forme l'odorat des enfants. - Ceux qui ne distinguent que les bonnes et les mauvaises odeurs. L'odorat, source de sensations agréables. Réactions excessives de l'odorat. - Comment on y résiste. -Les bonnes odeurs doivent être une source de joie; les mauvaises doivent laisser indifférent. VI. Education du goût. Le rôle du goût dans la vie. - Goût et- gourmandise. Goût et digestion. Comment on éduque le goût. - Rôle de la persuasion et de la suggestion. - Les préjugés du goût. - Comment on s'en débai-rasse. VIL Education de la physionomie et du geste. L'éducation des gestes. Comment on forme l'expression du visage. I.-Éducation des sens en général. «< Les sens sont les premiers instruments de nos connaissances, dit J.-J. Rousseau; avant d'apprendre à l'enfant à lire, il faut lui apprendre à voir.» Aussi la pédagogie moderne commence l'éducation de l'enfant par les sens, car on s'est rendu compte que les appareils sensoriels sont éminemment perfectibles: l'éducation artistique en donne d'ailleurs tous les jours la preuve. Ce sont des instruments matériels dont le bon fonctionnement dépend de leur vigueur et des soins dont ils sont l'objet. « Exercer un sens, dit A. Bain (1), c'est accroître sa faculté naturelle de discernement. Ainsi l'on apprend à distinguer les nuances les plus délicates de couleur, de ton, d'odeur, de goût et de sensations fournies par le toucher ». C'est donc par un exercice judicieux qu'on perfectionne les sens, et en les perfectionnant on perfectionne l'individu tout entier. En effet, comme le fait justement remarquer J. Chaumeil (2), « les sens sont les instruments de nos pensées et les gardiens de la vie matérielle. En les perfectionnant, on perfectionne l'existence elle-même sous son double aspect physique et moral». Enfin c'est encore par l'éducation des sens que se réalise la division du travail. La première éducation des sens se fait dans la famille et aussi, souvent même mieux, d'une façon plus judicieuse et plus raisonnée, à l'école maternelle. Par les leçons de choses (1) La science de l'éducacion. (2) Psychologie pédagogique. biens choisies on frappe l'esprit de l'enfant, on met ses sens en éveil. Par des récits attrayants on lui apprend à bien articuler, à bien prononcer les mots. On augmente en même temps son vocabulaire. On lui nomme, par exemple, en les lui montrant, les différentes parties du corps humain. Au moyen d'images, on lui apprend les noms d'un grand nombre d'animaux et d'objets. Au moyen d'une horloge ou d'une pendule, on lui fait comprendre les notions de temps et de durée. On essaie de lui faire apprécier les distances, le poids des corps. Pour l'acquisition de ces notions primordiales, c'est presque uniquement au sens de la vue qu'on fait appel et c'est en effet le premier que l'on éduque et que l'on perfectionne. Mais, progressivement, comme nous allons le voir dans les paragraphes suivants, on fait appel aux autres sens, on explique leurs illusions. J'ai entendu des institutrices expliquer très ingénieusement à de tout petits enfants pourquoi on voit courir les arbres et les talus quand on est emporté par un train express, pourquoi un charbon enflammé qu'on tient au bout d'un bâton et auquel on fait décrire un cercle, forme en apparence un cercle de feu, etc. Ce ne sont là bien entendu que des indications générales, trop peu précises pour être vraiment utiles ou - 15-
Mexique. Après, nos voyageurs s'en viennent à la Nouvelle-Orléans où ils ont à nouveau très chaud, puis à New York où ils trouvent une température sibérienne et plus d'un pied de neige dans les rues. Le premier grelotte sous sa mince pelure, mais il débarque au Havre sans incident; l'autre rapporte une bronchite dont il met plusieurs mois à se débarrasser. Il faut habituer les enfants à la dure. -17- Pas trop de vêtements et surtout pas de vêtements trop chauds. Les flanelles, les tricots de laine, les cache-nez, les foulards ne peuvent que mettre en état de moindre résistance ceux qui les portent. Comparez ce gamin à peine vêtu qui court dans la rue, un jour d'hiver, à ce petit bourgeois engoncé, ficelé dans ses vêtements comme un saucisson : le premier se moque du froid comme du chaud, de la pluie comme du vent, le second est incapable de résister à la moindre intempérie. « Endurcissez vos enfants à la sueur et au froid, au vent, au soleil, et aux hasards qu'il lui faut mépriser, disait Montaigne (1). Otez-lui mollesse et délicatesse au vêtir et au coucher, au manger et au boire ; accoutumez-le à tout ; que ce ne soit pas un beau garçon et dameret, mais un garçon vert et vigoureux ». Cette rudesse, contrairement à ce qu'on pourrait croire, engendre la vigueur et la santé. .Comparez la plante d'appartement qu'on maintient à une température uniforme à celle qui vit en plein air: celle-ci résiste à tout; celle-là est d'une sensibilité maladive: une brise la flétrit. « Une température toujours uniforme, dit F. Lagrange (2), est pour la peau ce que serait (1) Essais, I, xxv. (2) L'hygiène de l'exercice. 18 pour les muscles le repos forcé, c'est-à-dire une sorte de torpeur et d'engourdissement. C'est pour cela que les climats où il n'y a pas d'écarts de température ne conviennent qu'aux valetudinaires : l'homme vigoureux y perd ses forces et s'y amollit. C'est en sortant par tous les temps que les hommes à vie rustique acquièrent une véritable immunité pour les refroidissements. Leur peau, obligée de réagir souvent, est devenue plus musculeuse et plus énergique, tout en devenant moins nerveuse et moins impressionnable; car, par l'accoutumance, tout ce qui est sensation s'émousse et diminue, tout ce qui est en action se développe et se fortifie Ce n'est pas tout. Le toucher est aussi un sens actif et sa culture doit comprendre l'éducation de la main. Il est mille moyens pour apprendre à l'enfant à se servir de ses mains. Voyez, par exemple, comment Bourneviile procède avec les idiots. Il apprend à l'enfant à boutonner en se servant de deux bandes de drap, l'une percée de larges boutonnières, l'autre munie de gros boutons; à lacer, au moyen d'une bottine dont les oeillères ont près d'un centimètre de diamètre et sont alternativement entourées de cuir rouge et bleu pour indiquer à l'enfant le chemin qu'il doit faire suivre à deux cordons rouge et bleu ; à nouer, à l'aide d'une planchette sur laquelle sont disposés des cordons de plusieurs couleurs. L'enfant prend ainsi conscience de lui-même, de la valeur de ses organes. Il en est fier et joyeux. J'ai entendu des gamins de deux ou trois ans dire avec orgueil à leur mère : je sais boutonner mes culottes, je sais lacer mes souliers; j'ai appris à l'école. Ils sentaient leur supériorité sur le petit camarade sortant des cabinets en laissant traîner ses chausses sur ses talons, et qu'il faut culotter et déculotter. C'est aux maîtresses d'écoles maternelles et aussi aux mères qu'il appartient de s'ingénier pour éduquer de bonne heure et le plus vite possible la main de l'enfant, lui apprendre à s'en servir pour boire, manger, se vêtir, se peigner, se moucher, pisser, en somme pour tous les premiers besoins et les premières nécessités de la vie. J'ai vu des gamins de cinq à six ans dont la mère était obligéejd'ouvrir la braguette, sortir le mannekenpiss, puis, l'opération faite, l'essuyer, le remettre en place et reboutonner le pantalon. C'est absurde, car il n'est nullement difficile avec un peu de patience à apprendre à un enfant à procéder lui-même aces petites opérations. Et ainsi du reste. Dans les écoles maternelles on fait faire aux enfants de petits exercices de pliage, de tressage, des combinaisons en laines de couleur sur le papier et le canevas. C'est parfait. On ne saurait trop tôt apprendre à un enfant l'adresse et l'agilité de la main. L'éducation du toucher comprend encore l'apprentissage des métiers et des arts, mais quand l'enfant sera en état de le faire avec fruit, c'est-à-dire vers huit à dix ans. « Cultivons les aptitudes de la main, tout en travaillant au développement du corps et de l'intelligence, dit J. Chaumeil (1). L'établi dans l'école n'est pas une conception hasardée ; c'est une idée découlant des principes les plus certains de la psychologie »>. Oui, c'est bien là le but qu'on s'est proposé en introduisant le travail manuel dans les écoles. « L'enseignement du travail manuel ne doit pas être à l'école primaire, dit G. Compayré (2), un commencement d'apprentissage professionnel: il doit conserver son caractère éducatif : il doit préparer à tous les métiers, non à un métier déterminé, et, pour cela, habituer les enfants au maniement des outils, exercer par une sorte de gymnastique appropriée la justesse du coup d'œil et la dextérité de la main. En ce sens, le travail manuel est véritablement un élément pédagogique, c'est-à-dire un moyen d'éducation générale »>. (1) Pédagogie psychologique. (2) Organisation pedagogique. Je reviendrai du reste sur cette importante question dans un autre chapitre. III. Éducation de la vue. La vue peut et doit aussi s'éduquer. En veuton une preuve ? Il est certain que le paysan a généralement la vue plus perçante que l'homme des villes. Pourquoi ? L'habitude de chercher à distinguer de loin les objets donne par l'exercice plus d'acuité à la vue. Cette accomodation incessante à grande distance se faisant par la contraction de fibres musculaires, on comprend
son influence sur l'œil. Un marin distingue la forme et la structure d'un navire sur la mer, quand le passager ne voit encore qu'un point trouble et informe. Un Arabe, dans le désert, distingue un chameau et peut dire à quelle distance il se trouve, alors qu'un Européen ne voit absolument rien. Il faut donc éduquer l'œil de l'enfant et le plutôt possible. Dans les écoles maternelles de Paris on emploie des moyens très ingénieux. On apporte devant un groupe d'enfants des balles de différentes couleurs. La maîtresse prend une balle et dit en la montrant : montrez une balle de même couleur que la mienne, puis elle énonce la couleur. On procède de même -22- avec des laines et des papiers de couleurs différentes. Les enfants s'intéressent beaucoup aces leçons et ils en retirent le plus grand profit. On a pu déceler ainsi des cas de daltonisme dés la prime enfance et y remédier. On peut naturellement varier les procédés à volonté. Tous sont bons pourvu que la leçon inculque des notions exactes et qu'elle intéresse l'enfant. On arrive ainsi facilement à apprendre à des enfants à distinguer les couleurs dans leurs nuances les plus variées. Puis on apprendra à distinguer les formes, à apprécier les distances. La maîtresse montre, par exemple, les arbres dans la cour et demande: lequel est le plus près, lequel est le plus loin, lequel est au milieu, y a-t-il plus loin de celui-ci à celui-là que de celui-ci à cet autre, etc. Plus tard elle énumère à l'enfant les distances en mètres. Elle montre un objet : à quelle distance sommes-nous de cet objet ? A quelle distance est-il de cet autre? Et ainsi de suite, suivant la fantaisie de la maitresse et le lieu où l'on se trouve. Le jeu est encore dans bien des cas un excellent moyen. « C'est sous forme de jeu, dit le capitaine G. Gérard (1), que les exercices d'appréciation (1) Traité des connaissances utiles à renseignement pédagogique du tir. 23 des distances sont les plus fructueux, sans fatiguer l'intelligence; et cela d'autant moins que le corps trouve dans la marche au grand air un appoint précieux pour son développement physique. Pour cet enseignement, l'imagerie d'Epinal est un précieux auxiliaire. En effet, il s'imprime des soldats de grandeur naturelle et de tous uniformes, français et étrangers; ces soldats, collés sur toile, sont placés isolément ou groupés à des distances variables à apprécier. Ces silhouettes coloriées attirent beaucoup l'attention des élèves ; et, si quelques récits de guerre sont judicieusement faits, l'intérêt de la leçon augmente considérablement ». En promenade, on apprend aux enfants le nombre de pas qu'il faut faire pour mesurer une distance de cent mètres. Pour l'appréciation à la vue, on place des silhouettes coloriées de dix en dix mètres, et on fait apprécier aux enfants la netteté de moins en moins grande des différentes parties du corps, de l'habillement, de l'armement. Par l'habitude de ces observations et comparaisons on arrive assez facilement à acquérir une juste appréciation des distances. On peut faire aussi des remarques sur la hauteur apparente d'un but ou point déterminé et montrer que la hauteur apparente des hommes ou des objets diminue à mesure que leur éloignement augmente. L'instructeur fait d'abord -24- apprécier la distance d'une silhouette à la vue, puis il la leur fait mesurer au pas, puis il contrôle avec une chaîne d'arpentage. Quand on se trouve en terrain accidenté, on fait voir aux enfants combien l'apparence des êtres et des choses se modifie d'après le fond sur lequel ils se détachent, suivant qu'ils sont bien éclairés ou dans l'ombre, et suivant qu'ils sont sur un terrain accidenté ou un terrain plat. Tous ces procédés préconisés par le capitaine G. Gérard sont aussi ingénieux qu'utiles pour l'éducation des fonctions visuelles. Nous verrons, dans un autre chapitre, comment ils peuArent se compléter par l'exercice du tir qui constitue une excellente gymnastique de l'œil. De même pour le dessin. On peut non seulement éduquer et perfectionner l'œil ; on peut encore corriger un certain nombre d'anomalies de la vision. 11 est vrai qu'ici l'éducateur doit passer la main au médecin ou du moins n'agir que d'après ses indications. Prenons, par exemple, la nyctalopie: l'acuité visuelle est abaissée dans le jour et s'améliore dans l'obscurité. Il s'agit manifestement d une hyperesthésie rétinienne. Il faudra donc, pour remédier à cet état, faire des exercices de vision dans des endroits de moins en moins obscurs et faire ensuite porter dans le jour des verres de moins en moins sombres. L'héméralopie est le contraire delà nyctalopie: la rétine est dans une sorte de torpeur et ne peut plus être impressionnée que par les excitations vives. Les exercices de vision devront par conséquent s'exécuter dans des endroits de plus en plus sombres. Quant au daltonisme, il présente plus de gravité et de ténacité. Mais, comme je le disais plus haut, s'il est diagnostiqué et traité de bonne heure, onpeutle corriger. Alors c'est une sorte de rééducation du sens chromatique à faire. Voici comment Favre (1) conseille de procéder. On prend, dit-il, cinq paquets de laine composés de trois nuances chacun (trois de rouge, trois de jaune, trois de vert, trois de bleu, trois de violet), plus un paquet de laine blanche et un de laine noire (toutes ces laines devant être non brillantes); on examine alors la manière dont le sujet les distingue,puis,une fois le diagnostic des lacunes du sens chromatique fait, pendant une série de séances, on montre et dénombre les couleurs devant l'élève. Dans l'intervalle, il peut s'exercer, par exemple, à trier des pains à cacheter de couleurs différentes et à les répartir (1) Recherches cliniques sur le daltonisme et son traitement. -26-
dans une série de boîtes de nuances correspondantes; on continue ensuite l'éducation à propos des objets usuels. IV. Éducation de l'ouïe. Les musiciens ont généralement une exquise sensibilité de l'oreille : ils apprécient avec la plus grande facilité la justesse des sons et leurs rapports harmoniques. Par contre, il est des personnes qui distinguent mal les sons musicaux, les confondent sous le rapport du ton, et n'entendent que des bruits. L'organe des premiers s'approche de la perfection, celui des seconds est absolument imparfait et incomplet. Aussi, comme les autres sens, l'oreille n'acquiert sa valeur entière que par l'éducation et le travail méthodique. Bien entendu, on entend ou on n'entend pas. S'il s'agit d'un sourd, il faut une éducation spéciale et cela regarde les médecins qui s'occupent de la question. Mais pour celui qui n'est, pas sourd, il y a bien des façons d'entendre. Tous ne savent pas apprécier l'intensité des sons, leur direction, leur distance. Ce sont là des choses pourtant très utiles, car c'est le raisonnement fondé sur la sensation qui nous permet de distinguer l'intensité des sons et d'apprécier leur distance. -27 Mais comment enseigner cela à un enfant? Ce sont des phénomènes qui dépassent la portée de son intelligence. Oui, si ouïes lui présente sous une forme abstraite; non, si on les lui présente sous une forme imagée, si on les lui fait en quelque sorte toucher du doigt. On peut facilement lui faire comprendre, par exemple, qu'il s'écoule un certain temps entre le moment où l'on aperçoit la lueur ou la fumée d'un coup de canon et celui où l'on entend la détonation. Si, d'autre part, on lui a appris que le son parcourt 333 mètres par seconde, il pourra se rendre compte dans une certaine mesure du temps écoulé et par suite de la distance. Voici des exercices que l'on pourrait employer sous forme de jeux et qui ne manqueraient pas d'intéresser les enfants. On pourrait placer, à des distances variables, dans le préau d'une école ou dans tout autre endroit
similaire, une série de clochettes ou de timbres de différentes grandeurs. Les enfants seraient placés à tour de rôle, au milieu du préau, les yeux bandés, quelqu'un frapperait alternativement les timbres ou clochettes, et ils devraient apprécier la distance, la direction et l'intensité du son. Un bon point ou un bibelot quelconque serait la récompense de celui qui aurait donné les appréciations les plus précises. Le chant et la musique sont en outre des 28 auxiliaires d'une utilité incontestable pour l'éducation de l'oreille, mais j'y reviendrai dans un autre chapitre. Il est un autre point par contre que je voudrais mettre en relief. La parole est presque autant fonction de l'oreille que du larynx. Le larynx n'est que l'instrument: c'est l'oreille qui l'éduque. La phonation n'est en quelque sorte qu'un corollaire de l'audition. Quand on a appris à l'enfant à entendre, il faut lui apprendre à parler. Cette éducation de la voix et de la parole ne tient pas assez de place dans les programmes des écoles maternelles. Il faut apprendre à l'enfant à bien articuler et lui faire prononcer avec le plus grand soin et la plus grande correction toutes les voyelles, toutes les consonnes. Je crois même qu'on pourrait lui apprendre sans trop de peine à prononcer certaines consonnes spéciales aux langues étrangères. Un enfant de cinq à six ans réussirait à articuler le ch allemand, le th anglais, la jota espagnole, le tch italien, etc. Il suffirait pour cela de lui apprendre quelques mots de ces langues, mots faciles à retenir, typiques au point de vue de la prononciation et dont on lui expliquerait le sens. Ce serait une préparation utile à l'étude des langues étrangères qui devient pour chaque peuple comme pour chaque individu un besoin de plus -29- en plus pressant. Gela ne fatiguerait guère reniant et l'amuserait souvent. L'idéal, à mon avis, serait de confier les classes des écoles maternelles à des maîtresses étrangères. Les enfants apprendraient ainsi les langues sans s'en apercevoir, pour ainsi dire, et surtout sans effort. Gela se fait du reste dans certaines familles riches: les enfants sont gardés par des bonnes allemandes, anglaises, etc. Leurs parents leur parlent la langue maternelle, la langue de leur patrie, les bonnes leur parlent la langue étrangère. Les résultats obtenus sont excellents. Quand un enfant a appris une langue étrangère dans son enfance, il ne l'oublie pas, ou, s'il l'oublie en partie, il la réapprend avec une extrême facilité. De plus, comme il l'a apprise avec l'oreille, non seulement ilia parle, mais il la comprend. Pour bien posséder une langue, il faut l'apprendre par l'oreille et l'enfant y l'éussit admirablement, car chez lui l'instinct d'imitation est très développé. Ge qui nécessite chez l'adulte un effort considérable, est obtenu par lui sans peine. Voulezvous une preuve de cette supériorité de l'apprentissage des langues étrangères par l'oreille ? Voici un jeune homme sérieux qui a beaucoup travaillé une langue : il en connait la grammaire à fond, il connait un nombre considérable de mots, il s'exprime avec correction et presque 2 30 sans embarras. Qu'il vienne en paj'S étranger, il pourra sans peine se faire comprendre, mais lui ne comprendra pas la moitié de ce qu'on lui dira: il n'a pas l'oreille faite à cet idiome et il lui faudra un certain temps pour qu'elle sornette. Voici maintenant un illettré, un matelot, un garçon d'hôtel, qui débarque en pays étranger. Il ne comprend rien d'abord, mais il écoute, puis il répète : il ignore la grammaire, son vocabulaire est extrêmement restreint, il se fait à peine comprendre tant son langage est incorrect, mais par contre il comprend vite et sans peine tout ce qu'on lui dit. Le premier a du fournir une somme de travail considérable; le second a appris sans s'en apercevoir, par la force des choses. C'est cette dernière méthode qu'il faut employer pour l'enfant. Donc l'oreille s'éduque et par elle aussi s'éduque la voix. Mais ce n'est pas tout. Il est même des cas où l'oreille peut se rééduquer.
Supposons que l'ouïe soit diminuée, qu'il s'agisse de réveiller la sensibilité nerveuse, de rétablir [ou £de régulariser le fonctionnement musculaire de l'oreille. « On fait d'abord entendre, dit Contet (1), une note très voisine de celle que l'oreille (1) Les méthodes de rééducation en thérapeutique. perçoit convenablement, puis, vibration par vibration, on rend le son du diapason plus grave ou plus aigu (ou bien on change d'instrument) de manière à séloigner d'une façon lente et graduelle du point de départ ; cette évolution est réglée d'une façon variable selon les sujets, mais on doit toujours se garder de la tendance naturelle à vouloir gagner trop dans une seule séance. On modifiera également les distances auxquelles on placera le diapason, on s'aidera à l'occasion de résonnateurs pour amplifier le son; pour exciter l'attention, on fera varier souvent l'intensité et la distance. « Enfin, on joindra à ces pratiques des exercices vocaux portant sur les éléments les plus simples du langage et sur quelques combinaisons les plus usuelles (ou, a, on, an, ra, la). Ces derniers exercices peuvent être continués entre les séances, soit que les personnes de l'entourage prononcent les sons, soit que le sujet les articule lui-même devant un pavillon relié à son oreille. « Dans ces conditions, peu à peu, le champ auditif s'agrandit, d'abord d'une façon purement objective, puis le malade lui-même prend conscience des résultats obtenus; en même temps les troubles subjectifs (bourdonnements) s'améliorent souvent, et, au bout de plusieurs mois, la plupart des malades sont très notable ment améliorés, quelques-uns retrouvent même complètement l'intégrité de leur ouïe.» On peut de môme et par rééducation guérir presque tous les troubles du langage: bégaiement, zézaiement, blésité. On réussit d'autant mieux que le sujet est plus jeune : d'où la nécessité, ainsi que je l'ai dit, de commencer de très bonne heure l'éducation de l'oreille et de la voix. V.-Éducation de l'odorat. Il 11e faut pas croire que toutes les personnes perçoivent les odeurs de la môme façon. Si l'odorat est très développé chez les uns, il est très obtus chez d'autres. Cette délicatesse de l'odorat peut môme, chez certains individus, des femmes surtout, prendre une forme morbide. Pour ces deux raisons, il faut éduquer l'odorat comme les autres sens. Il est mille moyens charmants pour apprendre aux enfants à diagnostiquer les odeurs et les parfums. J'ai vu, dans une école de Rangoon, en Birmanie, des petites Chinoises se bander les yeux à tour de rôle et s'amuser à reconnaître rien qu'au parfum les fleurs qu'on leur présentait. C'était un jeu d'une grâce charmante. On peut aussi apprendre aux enfants à -33 reconnaître l'odeur du vinaigre, du vin, de l'alcool, de l'anis, de l'ammoniaque, etc. On procède ensuite avec des odeurs moins violentes et on arrive peu à peu à faire percevoir et reconnaître les parfums les plus ténus. Un individu normalement doué doit pouvoir, en entrant dans une chambre, se rendre compte si on y a fumé ou s'il y a un vase de fleurs odorantes sur la cheminée et quelles fleurs. J'ai connu des gens intelligents et instruits qui ne savaient guère distinguer que deux variétés d'odeurs : les bonnes et les mauvaises. C'est insuffisant, et cela peut devenir une cause d'infériorité sociale. Les sensations sont en effet moins variées et moins intenses. Placez deux hommes dans un jardin, un matin de printemps: l'un dit simplement ça sent bon, et il hume avec joie Pair embaumé ; l'autre analyse: il reconnaît l'odeur ténue des résédas, celle plus pénétrante des roses, le parfum discret des violettes, la fragrance des jacinthes et des narcisses. Le premier sent comme un animalh il n'a qu'une sensation d'ensemble, agréable; le second, au contraire, a une foule de sensations fines et distinctes, délicates et agréables. J'ai dit que chez certains individus l'odorat acquérait une délicatesse maladive. Il provoque alors des réactions extrêmement désagréables. J'ai vu des femmes incommodées en présence d'un bouquet de roses ou de lys, avoir mal à la tête, avoir des vapeurs. Il est des personnes qui sont prises du mal de mer quand, au coin d'une haie, elles rencontrent une de ces sentinelles qui fument et ne crachent pas. Il faut leur apprendre à lutter et à réagir contre ces phénomènes. Il faut surtout bien les convaincre qu'avec un peu de volonté elles peuvent résister. En les débarrassant de bonne heure de ces réactions pénibles, vous leur rendrez un service considérable et qu'elles pourront apprécier presque quotidiennement au cours de la vie. Chez l'enfant, chez les petites filles surtout, il faut combattre par tous les moyens, par la persuasion, par la suggestion même, cette tendance aux réactions sensorielles exagérées. Quand on fait percevoir une odeur désagréable à un enfant, il faut simplement lui faire remarquer qu'elle impressionne péniblement l'odorat, mais ne témoigner aucune répulsion ou répugnance. Il ne faut pas que l'impression pénible gagne l'être tout entier. Les sensations agréables que donnent certaines odeurs et les parfums sont une source de jouissances et partant de bonheur dans la vie. On ne saurait trop apprendre à les connaître et à les apprécier. Mais il ne faut pas que les odeurs désagréables soient une source de maux et de douleurs : elles doivent rester indifférentes; on ne les désire point, mais elles ne doivent pas non plus neutraliser les effets heureux des bonnes. C'est dans ce double sens qu'il faut éduquer l'odorat de l'enfant: perfection de l'organe, résistance aux sensations et impressions désagréables. VI. Éducation du goût. « Le goût, écrit A. Le Pileur (1), n'est pas de nos sens le plus détaché de la matière et, qui pis est, il a beaucoup à se faire pardonner. L'estomac lui reproche de n'être pas si vertueux que les physiologistes veulent bien le dire, de se conduire, au contraire, comme un séducteur dangereux, comme le pire ennemi des gens qui devraient vivre de régime, et, s'il fait quelquefois le dégoûté, de l'être souvent à tort et de repousser des aliments excellents, sous prétexte qu'ils lui sont nouveaux ou que ses préjugés les condamnent. Le goût rejette le tort sur ceux qui l'ont élevé à être difficile; il prétend, ce qui est vrai, qu'il est généralement docile à l'éducation et que les préjugés ne viennent pas de lui, mais de la maîtresse du logis; il ajoute (1) Le corps humain. 3G- que, parfaitement apte à juger du mérite d'un cuisinier, il est peu au courant des questions d'hygiène et que l'ennemi de l'estomac, c'est la gourmandise et non le goût.» L'homme doit commander à son goût et l'habituer à trouver bon tout aliment sain, ce qui n'exclut ni le droit de préférence ni la délicatesse des sens. Aussi, s'il est bon d'apprendre aux filles tà faire de la bonne cuisine, il faut encore apprendre à tous à s'accommoder de tous les mets. Je suis convaincu que certaines intolérances sont bien plus gestatives et imaginaires que stomacales. Beaucoup croient souffrir d'un estomac délicat qui souffrent d'un goût capricieux. Il faut de bonne heure réagir contre ces tendances et apprendre à l'enfant à manger de tout avec appétit. La persuasion et la suggestion jouent un rôle considérable dans le développement du goût. C'est affaire de milieu, d'éducation, de préjugés. Un jour je reprochais à un Birman d'assaisonner son riz avec du poisson pourri. Il me répondit : Tu manges bien du fromage, toi ! Il aurait pu ajouter : et des anchois ! et du caviar ! et des bécasses en putréfaction!
Un Arabe préfère son kous-koussou, un Hindou son riz au poivre aux mets les plus compliqués de nos cuisines européennes. Les gens du midi trouvent fades et insipides les plats du nord, les habitants des pays froids trouvent ceux du midi trop épicés. Les uns et les autres sont bons: le tout est de s'y mettre et de s'y faire. Un jour, un jeune étudiant en médecine me fit, sur ce sujet, sa confession. Elle est vraiment curieuse et rentre bien dans les idées que je viens d'énoncer. Elevé à la campagne, il s'habitua à manger les quelques plats qui se confectionnaient dans son village; seuls il les trouvaient bons; il était absolument incapable d'en manger et surtout d'en digérer d'autres. Unjour, il alla dîner chez des amis qui habitaient un village voisin. On lui servit des pieds de cochon grillés. En faisant un gros effort et pour ne pas paraître tout à fait ridicule, il dut en manger un peu ; mais il en fut vivement incommodé tout unjour. Pensez donc, chez lui on les mangeait bouillis! Quand il vint à Paris commencer ses études, il fut d'abord très malheureux et fit souvent maigre chère. Un nombre extrêmement limité d'aliments lui convenaient et nombreux étaient ceux qui ne lui inspiraient que de la répugnance. Unjour il tomba, au hasard de ses lectures, sur cet aphorisme : l'homme doit être le maître de son estomac et non son esclave ; le nombre de mets qu'il sait lui faire accepter sont d'au -38- tant plus nombreux que son intelligence est plus développée. Rien de plus exact et notre sujet le comprit; il fît un effort sur lui-même et il s'aperçut vite que bien des mets qu'il considérait comme mauvais et répugnants étaient excellents et que son estomac s'en accomodait parfaitement. Maintenant il mange absolument de tout et digère tout. J'insiste sur cette éducation ou, si vous aimez mieux, sur cette réglementation du goût, car cela me paraît avoir une importance considérable. Je considère en effet comme une chose absolument déplorable de pervertir le goût de l'enfant en lui créant des répugnances qui, avec le temps, deviennent presque invincibles. Il faut, au contraire, l'habituer à manger de tout, à trouver tout bon; on libérera ainsi son estomac de tout préjugé culinaire. VII.-Éducation de la physionomie et du geste. On dit communément que le visage est le miroir de l'âme. C'est vrai quelquefois et dans une certaine mesure. Il ne s'agit plus ici d'un sens à éduquer, mais d'une série d'expressions qui répercutent et réfléchissent en quelque sorte les sensations et impressions que nous tenons de nos sens. -39 Il n'est pas question, bien entendu, d'apprendre aux enfants à se composer un visage, à dissimuler les mouvements de leur âme sous un masque immuable: ce serait leur enseigner l'hypocrisie. On ne peut non plus songer à leur enseigner l'art de se faire une tète. Certains personnages illustres ont réussi à se faire naturellement ou artificiellement une physionomie : tels César, Richelieu, Voltaire, etc. Cela faisait partie de leur originalité et était en quelque sorte l'expression de leur personnalité physique et morale. Or, l'enfant n'a pas encore fait les acquisitions qui doivent constituer cette personnalité : il ne peut donc savoir et on ne peut lui apprendre à régler sa physionomie et ses attitudes en vue de cette originalité de la personnalité que l'éducation ignore et qui s'ignore elle- même. Mais on peut lui apprendre à exécuter avec grâce et sans embarras certains gestes: marcher, s'asseoir, se tenir debout, saluer, donner la main. On le débarrassera de ces attitudes niaises que prennent nombre d'enfants, de se balancer d'une façon disgracieuse quand ils se tiennent debout, de parler les yeux baissés à terre en tournant leur coiffure dans leurs mains. On leur donnera ainsi de l'assurance, de la confiance en euxmêmes; on les débarrassera de la timidité. J'ai vu des gens conserver ce ridicule toute leur -40- vie; aussitôt qu'ils sortent de leur milieu habituel, ils sont tout décontenancés ; les mots leur sortent avec peine de la bouche ; quelques- uns rougissent. Si, dès leur enfance, on avait lutté contre ces tendances, si on leur avait appris à devenir maîtres d'eux-mêmes, à ne pas se laisser influencer par leur entourage, on en eut fait des hommes résolus et autrement énergiques. On eut pu les guérir de leur pusillanimité et même de certains tics. Mais je reviendrai sur ce sujet avec plus de détails quand je traiterai des applications médicales de l'éducation physique. On peut encore apprendre aux enfants à rire et à sourire. Si le visao-e reflète surtout des 0 expressions de dureté, il faut s'efforcer de les adoucir ou de les effacer. Si ce sont les expressions de crainte et de timidité qui dominent, il faut au contraire chercher à provoquer des expressions d'énergie et de 'défi, donner de l'éclat et de la vivacité au regard. Si le visage est morne ou niais, il faut le dérider, l'éclairer d'un sourire. Ce ne sont là que des indications générales : il est impossible d'entrer dans les détails; mais cela suffit pour montrer le but à atteindre.
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